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Une enfance parisienne au rythme du carnaval

L'église Saint-Eustache
© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue

L'église Saint-Eustache

Au cœur du quartier des Halles où Molière est baptisé le 15 janvier 1622. Gravure de Theodorus Van Merlen (1609-1672)

Dans les premiers jours de l’année 1622, au cœur du quartier des Halles, à Paris…

Nous sommes le 15 janvier, sur le parvis de l’église Saint-Eustache. Jean et Marie Poquelin viennent de faire baptiser leur premier né. Le petit garçon est prénommé comme son père, mais pour plus de commodité, on l’appellera bientôt Jean-Baptiste. Et, dans un peu plus de vingt ans, Molière !

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Tapissier, intérieur d’une boutique et différents ouvrages, Robert Bernard, 1751 © akg-images

Atelier de tapissier parisien au 17e siècle

Paris en 1620
Paris en 1620, Merian M. (1655-1661) Photo © RMN-Grand Palais (Château de Pau) / Mathieu Rabeau

Paris en 1620

Eau-forte de Matthäus Merian (1593-1650)

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Joueur de violon de chez le Roi, Arnoult Nicolas © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec

Joueur de violon de chez le roy

"Venez, venez voir les comédiens !" Des Halles au Pont Neuf, le bruyant spectacle de la rue émoustille les yeux... et les oreilles !

La famille Poquelin, parents et grand-parents, vit dans le périmètre des Halles, centre névralgique de la capitale du royaume de France. Avec 400 000 habitants, Paris est la plus grande ville du pays le plus peuplé d’Europe ! Le “Pavillon des Singes”, c’est ainsi que l’on appelle la demeure familiale, surnom dû à la présence sur un poteau de bois d’une colonie de babouins sculptés. La maison-boutique des Poquelin se trouve rue Saint-Honoré, entre les Halles commerçantes et les berges de la Seine avec les bateleurs qui débarquent marchandises et bestiaux dès les premières lueurs du jour. Par la fenêtre du premier étage, le petit Jean-Baptiste observe les passants, les bestiaux que l'on emmène au marché, les défilés, processions, enterrements et autres exécutions. Tout près, sur la place Dauphine, le célèbre Tabarin a dressé son théâtre...

Tabarin sur scène
Tabarin, Anonyme français © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec

Tabarin sur scène

estampe anonyme

Le Pont neuf ou l’Embarras de Paris
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

Le Pont neuf ou l’Embarras de Paris

Gravure de Nicolas Gérard (1648-1719)

« Pont-Neuf, ordinaire théâtre
Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre,
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédants;
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D'entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourses, d'argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D'opérateurs et de chimiques,
De ceux qui rendent des poulets. »

Le carnaval des rues de Paris
© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Le carnaval des rues de Paris

par Etienne Jeaurat (1699-1789)

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"Farceurs français et italiens" (1670, anonyme français) : Scaramouche, Turlupin, Gros-Guillaume, Arlequin... Molière est représenté à l'extrême gauche, dans le costume d'Arnolphe, personnage de L'Ecole des femmes ! © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Turlupin et Gros-Guillaume, idoles des jeunes

C’est Louis, le grand-père maternel de Jean-Baptiste, qui aurait donné à son petit-fils le goût du théâtre, en l’emmenant assister aux représentations de l’Hôtel de Bourgogne, où triomphe, dans les années 1630, la troupe du célèbre Gros-Guillaume, acteur comique préféré des Parisiens, aux côtés de son comparse, le facétieux Turlupin.

Gros-Guillaume
Gros Guillaume, Rousselet Mariette © Coll. Comédie-Française

Gros-Guillaume

(vers 1554-1634)

Turlupin
Turlupin, Anonyme français © BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

Turlupin

(1587-1637)

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Le théâtre sinon rien ! Naissance d’une vocation

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1658 © BNF

Portrait de Molière en 1658 par Roland Lefèvre

Musique, danse et théâtre chez les Jésuites

Jean-Baptiste fait ses classes au collège de Clermont, futur lycée Louis-le-Grand. L'établissement, fréquenté par les fils de la bonne bourgeoisie, est tenu par les pères jésuites : la fine fleur des pédagogues ! On y dispense une solide formation théâtrale et musicale et les meilleurs maîtres à danser de la capitale y enseignent l’art de la danse. Les élèves déclament les pièces écrites par les Révérends Pères, apprennent aussi à chanter et à jouer différents instruments de musique.

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La jeunesse de Molière : mythes et réalité

De Jean‑Baptiste Poquelin, sieur de Molière, il ne subsiste aucun écrit personnel : ni lettre, ni brouillon, ni note, ni manuscrit. De quoi générer des mythes et des fantasmes tenaces à propos de sa vie et de sa personnalité. Mise au point avec Georges Forestier, auteur d’une biographie consacrée à Molière, parue chez Gallimard en 2018.

Grimaces et pantomimes : l’influence de Scaramouche

Molière comédien et Molière auteur doivent beaucoup à l’esprit railleur et subversif de la troupe des Comédiens-Italiens, dont le chef, Tiberio Fiorilli, plus connu sous le nom de Scaramouche, fut ni plus ni moins un modèle pour Jean-Baptiste Poquelin, son premier admirateur ! Les deux artistes deviendront amis. Scaramouche joue, danse et chante, toujours accompagné de sa guitare : vêtu de son costume noir et sa colerette blanche, il est célèbre dans toute l’Europe...

"Les farceurs dansants"
© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

"Les farceurs dansants"

par Quast Pieter Jansz (1606-1647)

Scaramouche et sa guitare
© Coll. Comédie-Française

Scaramouche et sa guitare

gravure de Henri Bonnard, vers 1660

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Tiberio Fiorilli dit Scaramouche (1608-1694), acteur italien napolitain de la commedia dell’arte, Paolini Pietro (1603-1681) © Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Fouin

Portrait de Tiberio Fiorilli en Scaramouche, par Pietro Paolini, avant 1640

Sur scène, les comédiens italiens offrent un festival de musique et d'acrobaties !

Scène de la comédie italienne
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

Scène de la comédie italienne

"Jupiter curieux impertinent" par Claude Gillot (1673-1722)

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© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

Séance de théâtre ou "Arlequinade" par Daniel Marot l'Ancien (vers 1663-1752)

Arlequin
Arlequin, Bonnart Henri © Coll. Comédie-Française

Arlequin

Personnage fétiche de la commedia dell'arte, il apparaît sur les tréteaux des théâtres italiens au 16e siècle et porte toujours un masque noir ainsi qu'un costume coloré

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Minutes et répertoires du notaire Jean Levasseur, 13 juin 1629 © Archives Nationales (France)

30 juin 1643 : longue vie à L’Illustre Théâtre !

Molière a 21 ans. Après de vagues études de droit à Orléans, le jeune homme et une poignée d’amis du quartier des Halles, tous férus de théâtre, décident de fonder leur troupe. Ils sont neuf, ils ont la vingtaine. Parmi eux, Madeleine Béjart, comédienne de talent et amie de Jean-Baptiste. L’Illustre Théâtre : ces jeunes premiers comptent bien séduire le public exigeant de la capitale et concurrencer les deux grandes salles parisiennes qui ont, à cette époque, pignon sur rue, l’Hôtel de Bourgogne et le Théâtre du Marais. Les dix signataires de l'acte de naissance de l'Illustre Théâtre sont Jean-Baptiste Poquelin, Joseph, Madeleine et Geneviève Béjart, Madeleine Malingre, Georges Pinel, Catherine des Urlis, Germain Clérin, Nicolas Bonnenfant et Denys Beys. Il est précisé qu'ils s'unissent et se lient volontairement après s'être mis d'accord sur les articles essentiels pour « l'exercice de la comédie ».

Des musiciens...
Minutes et répertoires du notaire Pierre Fieffé, 25 août 1605 © Archives Nationales (France)

Des musiciens...

... Et un danseur !
Minutes et répertoires du notaire Pierre Fieffé, 25 août 1605 © Archives Nationales (France)

... Et un danseur !

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Molière, Mignard Pierre © P. Lorette, coll. Comédie-Française

Pourquoi Molière ?

Au début de l’année 1644, Jean-Baptiste Poquelin décide de son nom de scène : ce sera Molière. Pourquoi ce choix ? Personne ne le sait vraiment. A l’époque, les comédiens prenaient volontiers un pseudonyme pour épargner la honte à leur famille. Peut-être Molière s’est-il inspiré du nom d’un écrivain connu à l’époque, François de Molière, libertin d’esprit assassiné en 1624, ou encore de l’un de ses contemporains, le musicien et danseur Louis de Mollier, auteur en 1640 d’un recueil de chansons à danser. Toujours est-il que Poquelin devient Molière...

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Sur les routes du Sud, le succès en Province

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Itinéraire de la troupe de Molière, de 1645 à 1658

L’Illustre Théâtre sur les routes

Les débuts de la jeune troupe ont été décevants. Après un intérêt du public parisien - dû à l’incendie du Théâtre du Marais -, L'Illustre Théâtre est contraint de fermer temporairement ses portes. C’est la débandade : la faillite fait fuir une partie des comédiens. Après deux ans d’essais infructueux, de salle à moitié vide et même un séjour en prison pour dettes, Molière, Madeleine et le clan Béjart décident de faire leurs malles et de tenter leur chance en province, où ils rejoignent la prestigieuse troupe du duc d’Epernon, gouverneur de la Guyenne, l’équivalent actuel de l’Aquitaine. C’est décidé, direction le sud !

Du tragique au comique : Molière prend la plume

Molière comédien se lance d’abord dans le genre noble par excellence : la tragédie avec les grandes pièces à la mode de Rotrou ou de Corneille. Les années d’apprentissage en province lui permettent de s’essayer à un tout autre genre : la comédie ! Dans les rôles qu’il se taille sur-mesure, Molière se révèle un comique génial, remarquable improvisateur doté d’une large palette de mimiques et de grimaces !

Molière tragédien

Molière tragédien

En César dans "La Mort de Pompée" de Corneille, en 1658, par Nicolas Mignard

Molière, acteur comique
© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Molière, acteur comique

« Le vray portrait de Monsieur de Molière en Sganarelle » par Claude Simonin (1635-1721)

Molière pouvait changer, dit-on, plus de vingt fois de visage au cours d’une même scène !

À Carcassonne, les comédiens rencontrent Charles Coypeau d’Assoucy, poète, joueur de luth et compositeur. Ils feront un bout de chemin ensemble.

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Poète burlesque, mémorialiste, compositeur et joueur de théorbe français (1605-1679), Lasne Michel (1590-1667) © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Charles Coypeau d'Assoucy par Michel Lasne (1590-1667)

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Armand de Bourbon, Poilly Nicolas de, le Jeune (1675-1747) © Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / image château de Versailles

Armand de Bourbon, prince de Conti, par Gilles Rousselet (1610-1686)

À Montpellier, un puissant protecteur

La troupe de Molière gagne en 1653 la protection d’un puissant seigneur, troisième personnage du royaume et grand amateur de théâtre et de ballet, le Prince de Conti (1629-1666). Le prince, l’une des chevilles ouvrières de la Fronde, est de retour dans ses terres après avoir été chassé de Paris par le jeune Louis XIV. Le "Ballet des incompatibles" est donné chez lui, à Montpellier, en 1654. Molière et ses comédiens dansent tous costumés, sur scène, aux côté de la fine fleur des gentilshommes de la région. Une période de prospérité s’ouvre pour Molière et ses compagnons, jusqu’à la crise mystique de Conti en 1657, qui vire à la dévotion, délaisse le théâtre et congédie ses comédiens, sous l’influence de son confesseur, l’abbé Roquette, dont Molière se serait peut-être inspiré pour son hypocrite Tartuffe...

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Une troupe ambulante du milieu du siècle, aussi pauvre soit-elle, ne va pas sans un instrument de musique indispensable à toute représentation, et les acteurs sont généralement musiciens.

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Arrivée des Comédiens dans la ville du Mans, Pater Jean-Baptiste (1695-1736) (d'après), Surugue de Surgis Louis de (1686-1762) © Beaux-Arts de Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image Beaux-arts de Paris

Attention ! La troupe de Molière, élégante et fortunée, avait belle allure et se distinguait des nombreuses troupes de comédiens de grands chemins, qui battaient la campagne et dormaient dans les granges.

« Fille de qualité apprenant à danser »
Recueil de modes : Tome 3 : quatre-vingt-dix-huit planches, Arnoult Nicolas (16..-17..) © BNF

« Fille de qualité apprenant à danser »

gravure de Nicolas Arnoult (vers 1650 - vers 1722)

1658 : le retour à Paris

Dix ans après avoir quitté la capitale, ruinée, la troupe de Molière, désormais riche et célèbre, est considérée comme la meilleure troupe de campagne du royaume. Mais le dramaturge et ses comédiens visent plus haut : à l’automne, ils décident de rentrer à Paris pour, cette fois, conquérir le public ! Ils font un détour par Rouen, pour roder leurs pièces et faire quelques allers-retours dans la capitale, afin de trouver une salle et les appuis nécessaires à leur réussite. Chef de troupe avisé, acteur comique à succès, plume prometteuse qui sait ce que la musique peut apporter à la comédie : Molière a 36 ans et le succès va bientôt arriver, tambours battants…

"Les Précieuses ridicules", créées le 18 novembre 1659 au théâtre du Petit-Bourbon
L’école des femmes, frontispice © Coll. Comédie-Française

"Les Précieuses ridicules", créées le 18 novembre 1659 au théâtre du Petit-Bourbon

Frontispice de l'édition de 1682

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